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14 janvier 2010 4 14 /01 /janvier /2010 06:30


« C'est un glaçon»,
dit-il, assis à la terrasse du café, sirotant son blanc matinal, sous la lueur blême de l’aurore. Son compagnon ricane en suivant des yeux la frêle silhouette. Elle retient un sanglot et s’éloigne rapidement. Chaque jour, en passant devant le café pour rejoindre son atelier, c’est la même phrase qui la salue, le même ricanement. Cette phrase lancée avec haine par l’ivrogne, lui hache le cœur. Et si c’était vrai ? Elle tressaille.

Elle frisonne. Son visage impassible ne montre pas la blessure.  Frileusement, emmitouflée dans son vieux pull angora, souvenir de jours meilleurs, elle accélère un peu, juste pour ne pas courir et montrer sa détresse. Enfin, elle s’engouffre sous le porche, silhouette éthérée mince comme une allumette, au fond de la cours son havre de paix, l’atelier. Elle referme la porte derrière elle, pousse le verrou et s’y appuie tremblante. Elle ferme les yeux un instant, puis le visage de nouveau impassible, le regard clair, elle allume le feu dans le poêle à mazout. Il faudra en racheter, mais pas avant d’avoir vendu les deux toiles. Peindre ! Peindre, pour vivre. Peindre pour survivre. Peindre, son exutoire.

Avec cette commande, elle pourra payer son loyer. Un vieux monsieur s’est présenté il y a quelques jours accompagné d’un jeune éphèbe pour en faire le portrait, tout juste sorti de l’adolescence. Ils reviennent aujourd’hui pour la séance de pose.

Quand on frappe à la porte le petit coin salon s’est réchauffé. Un drap de satin blanc, étalé sur la méridienne, il lui faudra imaginer au premier plan la piscine remplie de sang.

Ils entrent tous les deux emplissant ce qui lui sert de vestibule. Sans préambule le jeune homme s’avance au milieu de l’atelier tout en se déshabillant laissant tomber ses vêtements. Elle se penche pour ramasser le linge mais le vieux la retient. « Je veux ses vêtements éparpillés à la surface du sang ». Comme il veut, après tout c’est lui le client. Son carnet de croquis posé sur le chevalet elle dessine, le regard, la chevelure, la bouche demandant à son modèle de changer d’expression, sourire, tristesse, souffrance, indifférence, froideur, mépris. De temps en temps le vieux émet une idée, puis il tranche. Ce sera la souffrance pour le visage et la langueur pour le corps, la main tendue comme pour implorer. La séance prend fin. Ils reviendront demain. Le jeune homme n’a pas prononcé un mot. Le vieux part avec un petit sourire de satisfaction.

Elle baisse le chauffage, ajoute une veste de grosse laine sur sa blouse, assise dans le fauteuil en osier recouvert de vieux coussins éventrés elle prend son carnet de croquis, elle étudie le travail de la matinée.  Puis oubliant le temps, oubliant de se nourrir, installe sur son chevalet une feuille de papier à aquarelle. Absorbée elle oublie, juste concentrée sur son pinceau. Elle relève la tête quand la lumière se fait ombre. Elle pose le pinceau, la boite de couleurs, s’étire, tourne la tête à droite puis à gauche pour détendre les muscles de sa nuque et recule. Elle allume la lumière, son estomac proteste. Alors sans un regard pour le dessin, elle se détourne et quitte l’atelier. Aujourd’hui, elle n’oublie pas de fermer la porte.

En passant devant le restaurant chinois, elle s’arrête pour quelques nems et un bol de soupe à emporter. Comme à son habitude, le chinois toujours souriant lui met un nem supplémentait prétextant qu’aujourd’hui ils sont petits. C’est gentil. Cela lui fera deux repas. Puis elle commence la montée vers sa chambre au huitième étage, sans ascenseur.

Il fait froid sous les toits. Après une toilette rapide, elle s’installe sous la couette, le plateau-repas sur les genoux et mange la soupe encore un peu chaude. Elle pense à sa journée et surtout à celle de demain. Peut-être que le vieil homme sera satisfait et lui fera une petite avance.
Son léger dîner terminé, elle range les restes dans le garde-manger, éteint la lumière. Demain, il fera jour. 

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Published by Mélodie - dans Jeux de mots
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commentaires

Sand 22/02/2010 15:37


Plus d'inpiration pour nous faire rêver ou rire ?
J'aime tant la mélodie de ta plume sur l'écran noir.
Bises !!


25/01/2010 07:05


Pas étonnant le glaçon avec tout ce froid.


sand 24/01/2010 23:08


J'étais persuadée d'avoie déjà laissé un petit mot sous ce texte si touchant, bon ça n'a pas dû marcher !
N'est pas glaçon celle qu'on croit, il suffit bien souvent s'un peu de chaleur........
Merci pour ce bau texte mélodie
Bisous


Sand 15/01/2010 23:07


J'étais avec la peintre à rêver une toile........
très beau texte, comme toujours, j'adore !!
Merci Mélodie


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